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L’épargne chinoise: colbertisme local ou déstabilisation globale?


Publié le 01/08/11 19:15:00

 

Parmi les bouleversements de l’échiquier économique que la Chine fait courir au monde, il en est un, relativement mal identifié par nos populations, qui est susceptible de se manifester à tout moment,  et jeter une bonne partie du monde dans une nouvelle crise. La Banque de Chine possède en effet une réserve titanesque de 2 500 milliards de dollars - soit plus d’une année de production de richesse en France - que les autorités chinoises peuvent stratégiquement décider unilatéralement de faire resurgir brusquement dans l’économie réelle.

economie de la Chine

L

es bénéfices commerciaux accumulés par la Chine avec ses différents partenaires, en particulier les Etats Unis et l’Europe sont évidemment à l’origine de cette surabondance de devises. Les Américains, dont l’un des privilèges est d’émettre LA monnaie mondiale, peuvent ainsi depuis le début des années 1990 consommer sans effort, en achetant des produits bon marché à la Chine. Cette dernière épargne systématiquement les revenus générés, notamment en bons du trésor Américain. Autrement dit, la Chine finance le déficit commercial des Etats-Unis en achetant des montagnes de dettes américaines. Un modèle d’échange commercial ubuesque « où la fourmi finance la cigale » dont les deux pays ont largement profité. La Chine a obtenu une manne financière lui offrant les garanties stratégiques de maitriser son destin, les Etats Unis - gouvernement et consommateurs - ont, quant à eux, été autorisés à vivre bien au-dessus de leurs moyens.

Après des années de retenue, La Chine est à présent en mesure de mobiliser son épargne au service d’objectifs ambitieux, monétaires, économiques et même géopolitiques. Elle est a, par exemple, la capacité d’ajuster précisément le niveau de sa monnaie par rapport aux devises de ses concurrents. En effet, tel un bas de laine précieusement dissimilé, l’épargne de la banque centrale chinoise est aujourd’hui quasiment « hors- circuit ». Sa réapparition soudaine sur les marchés augmenterait dans des proportions difficilement contrôlables la masse monétaire, un phénomène qui s’apparente - lorsqu’un Etat fait fonctionner la « planche à billet » à une dévaluation massive: l’inondation soudaine sur le marché d'une devise, le dollar en l'occurence, fait naturellement plonger la valeur de cette monnaie. Bien sûr, les autorités monétaires concernées (américaines et, dans une moindre mesure, européenne) ont quelques moyens de se défendre, mais rien véritablement qui ne soit à la hauteur des risques encourus en cas de ventes massives de plusieurs centaines de milliards de dollars.

A titre d’exemple, la Chine, qui détient environ 2/3 de ses réserves en dollars - 25% en Euros et quelques % en yen - pourrait subitement décider de diversifier ses avoirs et vendant en masse ses réserves en dollars - libellés en en bons du Trésor Américain - pour acquérir des Yen. Une telle décision ferait ainsi d’une pierre deux coups. Elle entrainerait une chute colossale du dollar - qui appauvrirait instantanément les Etats Unis – tout en faisant grimper le yen en flèche - provoquant un effet dévastateur sur la compétitivité du Japon. Bref, en manipulant ainsi les monnaies du Japon contre celle des Etats Unis, la Chine a théoriquement les moyens de mettre ses deux principaux concurrents et rivaux KO.

La chine et l'économieLes économistes s’accordent assez facilement sur cette situation totalement déséquilibrée, mais considèrent cependant depuis de nombreuses années que la Chine et les Etats Unis ont trop besoin l’un de l’autre pour faire courir le risque d’une rupture à cet équilibre, conscients qu’un écroulement total du dollar appauvrirait tous les acteurs, Chine en tête. Une faillite des Etats-Unis signifierait en effet la disparition du seul grand pays où une consommation de masse permet actuellement d’absorber la forte croissance de la production industrielle chinoise. La Chine a donc agi avec prudence jusque-là, soucieuse de ne pas fragiliser son trésor de guerre, et ne diversifie ses avoirs qu’avec parcimonie, afin d’éviter de les voir se dévaluer par un mouvement de panique.

Le diagnostic étant établi, intéressons nous à deux éléments relativement « nouveaux » qui contribuent à changer cette donne.

Tout d’abord, si l’on a évoqué la « crainte » des autorités chinoises de voir se dévaluer fortement leurs actifs en dollars si elles s’en séparaient - et donc de perdre une grande partie de leurs réserves, il semble que ce risque soit en fait bien anticipé et déjà provisionné. S’il n’est évidemment pas dans son intérêt de faire baisser le dollar, La Chine a d’ores et déjà compris que les montants astronomiques d’épargnes seraient inéluctablement fortement dépréciés à la revente, quelle que soit la manière dont elle diversifierait ses avoirs. Le raisonnement qui s'en déduit naturellement pour la Chine est le suivant: quitte à faire un trait sur 30 ou 40% de son épargne, autant le faire au service de la meilleure stratégie nationale possible.

En second lieu, la Chine a véritablement pris conscience qu’elle dispose à présent d’un excès de liquidités qui engendre des bulles spéculatives –touchant l’immobilier et ses actifs financiers, alors qu’elle demeure dans une large part un pays en voie de développement. Au lieu d’entretenir ces bulles, qui sont autant de facteurs de déstabilisation, la Chine a de plus en plus besoin de dépenser utilement son épargne en vue d’accélérer son propre développement et sa demande intérieure. Prenant acte des difficultés économiques dans lesquelles se trouvent les pays occidentaux, elle considère de plus en plus que son avenir en tant que grande puissance se joue à l’intérieur du pays. Les nécessités de lutter contre les inégalités, de stimuler de la consommation privée, de construire des équipements de transports, des infrastructures publiques - barrages, routes, métros, chemins de fer – ou même la création de nouvelles villes ne peuvent trouver de solutions concrètes que dans une mobilisation de l’épargne, nationale et locale. Plus prosaïquement, la Chine a aussi besoin de faire le ménage dans les créances douteuses de son système bancaire, ce qui devrait à soit seul, mobiliser quelques centaines de milliards de dollars. Enfin, le plan de relance lancé en 2009 - le plus important du monde en proportion de ses revenus - a démontré qu'elle ne se préoccupait plus simplement de ses échanges, jaugeant lucidement que la panne économique probablement durable en Occident remettait en cause son modèle.  

Certes, la Chine, dont plus de la moitié des exportations sont destinées aux Etats Unis et à l’Europe, aurait beaucoup à perdre en valeur absolue d’une réallocation de son épargne : chute de ses actifs, faillite de ses partenaires, entrainant un risque d’asphyxie de son système d’exportation, et donc du moteur de son économie. Un scenario de liquidation du portefeuille des actifs en dollars gagne cependant de plus en plus en probabilité. Si une telle décision advenait, ses répercussions replongeraient les Etats-Unis et plus largement tous les acteurs de l’économie globalisée (en particulier en Europe et en Asie) dans les affres d’une crise plus dure encore.

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