


Résultats du premier tour
Dans un cadre démocratique, le journaliste et le politique fonctionnent en duo. Le premier a besoin d’hommes et de femmes politiques charismatiques capables de nourrir le débat et de s’affronter dans des joutes dont les thématiques, sérieuses ou dérisoires, créent du spectacle et permettent de vendre une « Actualité ». Le second souhaite, lorsqu’il est capable de manipuler avec dextérité les armes et les réseaux nécessaires à la maîtrise de l’agenda médiatique (Sarkozy avant et après son élection), ou dispose d’une capacité hors-norme à renvoyer une image flatteuse de sa personnalité (Royal avant sa désignation de candidate socialiste en 2006) s’appuie sur la presse afin d’accroître sa notoriété, façonner une image et diffuser ses idées. Cet attelage bicéphale est donc indissociable, jouant tantôt en tandem, tantôt l’un contre l’autre.
A l’heure où l’exigence de transparence est devenue un acquis démocratique pour les citoyens, et où le sens de la durée (celui par exemple qu’exige la mise en place d’une loi pour justifier ou non de son efficacité) est en train de disparaître, se succèdent dorénavant une multitude de temps courts où l’intégralité de l’espace public est régulièrement saturé par une information circulant à toute vitesse et devant être traité sans recul. L’impératif de traitement du « fait » présent est devenue tellement prégnante dans les esprits que l’ensemble des acteurs médiatiques et politiques ne suscitent l’intérêt du public et ne justifient leur existence qu’en répétant ce fait, tout en l’amplifiant et en surenchérissant. Etre « au courant » et « réagir » sur LE sujet d’actualité du moment sont à présent jugés infiniment plus important que de disposer de la connaissance suffisante pour le traiter avec rigueur. De même, le temps long qu’exigent une analyse profonde ou une enquête de justice rigoureuse portant sur un scandale politique (« une affaire ») est ainsi marginalisé, cédant la place à l’apologie de la « séquence » correspondant à l’éclatement du scandale.
Une partie des causes de cet emballement instantanéiste est à trouver dans l’impuissance dans laquelle se trouvent les uns et les autres à « faire » plutôt qu’ « agir ». Si la paralysie des hommes politiques face à l’économie mondialisée est largement dénoncée depuis des années et a même atteint un niveau paroxystique depuis le déclenchement de la crise financière en 2008, celle des journalistes fait quant à elle moins débat. Et pour cause, à part quelques voix discordantes émanant de professionnels lucides, on imagine mal les détenteurs de l’information se flageller et dénoncer d’eux-mêmes leur inaptitude à apporter leur propre contribution à la remise en cause du « système ».
Alors que jamais sans doute la liberté de la presse n’a été en théorie aussi grande qu’aujourd’hui, elle n’a parallèlement paru aussi peu en mesure d’apporter à la population les informations et les analyses utiles à la transformation de la société. Car, de manière analogue au personnel politique, cette profession souffre de maux qui ne sont pas très éloignés de ceux dont souffre la fonction politique représentative, et qui, d’ailleurs la conduisent aux mêmes effets de rejet (le degré de confiance porté par une majorité de Français à la sphère médiatique est devenu extrême faible au cours des dernières années). Les phénomènes à l’origine de cette impuissance ont presque tous une dimension économique liée de près ou de loin à des dommages collatéraux de la mondialisation : mise sous tutelle de la presse par de grands groupes financiers qui font naître des suspicions de censure, effondrement du lectorat sur format papier, gratuité tous azimuts sur Internet, fractionnement et dispersion de l’audience, mainmise de toutes les formes de divertissement sur l’information, professionnels mal payés, difficultés à mener des enquêtes dans des milieux politiques et économiques, dont les pratiques de communication et de dissimulation sont de plus en plus sophistiquées, etc...
L’ambition revendiquée du journalisme et approuvée dans son principe par les citoyens est d’exercer une forme de « pouvoir » (ce fameux quatrième pouvoir, qui viendrait compléter à la marge les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires). Or la situation d’affaiblissement dans laquelle sont plongés ces trois pouvoirs, que les représentants politiques détiennent (à l’exception, théoriquement, du troisième) face à l’ensemble des acteurs économiques internationaux, renvoie la presse à sa propre inaptitude à faire bouger les lignes, influer le cours des choses, bref jouer un rôle d’aiguillon et de conseil pour les citoyens. Lorsque les interviews d’hommes et de femmes politiques se résument, sous forme d'un jeu de questions-réponses, au traitement d'une « crise de civilisation », ces discours performatifs dénués de moyens d’action, d’autorité et donc de perspectives de résultats sonnants et trébuchants, ressemblent rapidement à des disques rayés. Les journalistes et les hommes politiques se retrouvent ainsi, avec plus ou moins de talent, à animer de grands débats dont les paramètres et enjeux échappent à présent totalement à leur emprise, se démenant pour capter l’attention d’une population qui, par lassitude, ne daigne même plus s’intéresser aux quelques enjeux de fond sur lesquels les uns et les autres peuvent et doivent encore agir.
Quand les politiques sont en incapacité d’agir sur le réel, il n’est donc pas étonnant qu’au surgissement d’une « affaire », une partie du monde médiatique devienne hystérique contre les politiques avec cette marque de l’impuissance que constitue le défoulement, et dont ne peut sortir gagnant que l’affadissement du débat public.

Interview de Roselyne Bachelot en 2007